Autour d'une question : l'emploi à tout prix, solution de développement ? (economie) - Soumis par gregoire le 29/05/04 à 9:46
La question de l'emploi est au coeur de toutes les politiques. Elle suscite des remous, des surenchères au moment des campagnes électorales. Que l'on soit au Sénégal, en France ou en Inde, le nombre d'emplois promis constitue souvent le point sur lequel toute la charpente électorale est construite. Mais au fond, n'y a-t-il que l'emploi pour soutenir la croissance et le développement, pour procurer la sécurité à un pays, bref assurer son développement durable ?
Avant de quitter définitivement le Burkina Faso, Monsieur Jean Mazurelle, représentant-résident de la Banque Mondiale (après trois ans de services) a dans une interview dans l'Observateur-Paalga du 1er mars dernier, jeté un pavé dans la mare en disant : " Les syndicats veulent que l'emploi soit maintenu à tout prix. Mais l'emploi à tout prix n'est pas une solution de développement. Les emplois inutiles doivent être supprimés au profit des emplois utiles. Et le seul moyen d'avoir des emplois utiles, c'est effectivement de développer le substrat économique du pays ".
Nous avons voulu poursuivre le débat en demandant l' avis de certaines personnalités sur le point de vue de l'ex Monsieur Banque Mondiale au Burkina.
Plusieurs personnalités ont été contactées. A l'heure où nous bouclons, nous avons reçu les réponses de Mr Brice Yogo, Professeur d'économie et de Mr Salvador Yaméogo, Economiste et député.
" Toutes les économies, qu'elles soient développées ou non, font de la croissance économique le concept de référence de leurs politiques économiques. Les sources de la croissance sont multiples et parmi elles, figure en bonne place la demande soutenue en biens de consommation et en biens d'équipement. Supprimer les emplois inutiles pour promouvoir la croissance ? Une telle recommandation est absurde : seule une consommation élevée peut provoquer un investissement élevé. Les emplois inutiles avec les revenus qu'ils procurent, participent à accroître la consommation, donc à soutenir la croissance économique. Le véritable problème est comment consolider cette situation.
Dans ce cadre, il appartient à nos gouvernants d'asseoir de véritables politiques économiques à même de transformer à moyen terme les emplois inutiles en emplois utiles, ce qui nous permettra de nous engager définitivement sur le chemin du développement durable. L'emploi à tout prix est une solution de développement. Et le seul moyen de développer le substrat économique de notre pays, c'est de préserver les emplois inutiles et de les transformer en emplois utiles ".
Mr Salvador YAMEOGO, Economiste, Député à l'Assemblée nationale
" Le point de vue sur l'emploi, émis par l'ancien représentant-résident de la Banque Mondiale au Burkina, est intéressant à plus d'un titre et appelle de notre part les quelques commentaires suivants.
Au plan de la forme, tout d'abord, M. Jean MAZURELLE n'était pas un adepte de la langue de bois.
( " l'emploi n'est pas une solution de développement ")
Sa prise de position, brutale dans sa formulation, peut paraître choquante, voire iconoclaste dans nos contrées. Cela, de notre point de vue, est probablement voulu. A la façon d'un électrochoc, le fonctionnaire de la Banque veut nous arracher à nos voeux pieux, pire à nos rêves d'un monde où l'emploi serait maintenu à tout prix.
Au fond, son analyse (" le seul moyen d'avoir des emplois utiles, c'est effectivement de développer le substrat économique du pays ") est de nature à rappeler un très vaste et vieux débat. Débat académique, s'il en fut, de pure théorie économique mais aussi sur les politiques prônées par les courants de pensée concurrents que les approches économiques néo-classique, keynésienne et marxiste ont constitué, il y a de cela quelques décennies.
L'analyse néo-classique du " marché du travail ", vigoureusement querellée par les keynésiens et les marxistes est encore dans nos mémoires. Les disciples de Keynes réfutant le schéma d'une confrontation entre offre et demande, source d'un nécessaire équilibre, réalisé par la variable stratégique qu'est le salaire. Ceux de Marx, assimilant le chômage à la tendance profonde du capitalisme, ( par la baisse des salaires réels qu'il opère afin de permettre une exploitation accrue des travailleurs) et lui préférant un système radicalement différent où la politique de l'emploi (ou de suppression du chômage) se fonde sur la mise en évidence des besoins, les nationalisations et la planification fournissant alors les outils privilégiés de cette politique.
Le rappel de cette controverse d'un autre âge, replace le propos de M. MAZURELLE dans l'optique de l'Institution financière internationale qu'il a représenté dans notre pays. Mieux, il l'inscrit dans le paradigme de l'économie libérale " mondialisée ", héritière de ce courant néo-classique, victorieuse, faute de combattants, des keynésiens et des marxistes, et aujourd'hui promue par la Banque, " urbi et orbi ".
Sous cet angle, toute charge émotionnelle disparaît et la dimension dramatique et sans appel de son assertion s'évanouit.
Dans l'économie de marché, que nous avons, de gré ou de force, fait nôtre, l'amélioration de l'efficacité du travail ( par l'investissement et/ou l'amélioration des qualifications) doit être le mobile constant de l'Etat, qui se désengage au bénéfice des entreprises. Pour ces dernières et pour emprunter à l'ancien chancelier SCHMIDT : " Les profits d'aujourd'hui sont les investissements de demain et les emplois d'après demain ". En définitive, seul le soutien d'une offre compétitive est la condition sinon du plein emploi tendanciel, du moins celle pour " les emplois utiles " évoqués par Jean MAZURELLE.
Dès lors le traitement social du chômage ou le maintien voire la création d'emplois par l'Etat, ( le plus souvent inutiles ? ) hors de cette logique, ne peut être rationnel que si celui ci a la capacité de prendre en charge le coût social que représente pour la collectivité une telle politique. Si c'était le cas, nos pays ne seraient plus en voie de développement .
Mais précisément, pour des pays en développement comme le Burkina, (mieux P.M.A. et P.P.T.E à la fois,) l'espoir est t-il permis ?
Restés longtemps pris en tenaille entre des approches volontaristes de leur développement et les contraintes de l'économie de marché, s'agissant notamment des politiques de l'emploi, nos Etats se voient " offrir " un nouveau schéma par ces mêmes Partenaires Techniques et Financiers, qui, aujourd'hui, veulent substituer à la donne traditionnelle des conditionnalités des anciens P.A.S., celle exclusive du recours à des stratégies inscrites dans ces fameux C.S.L.P., versions revues et corrigées de nos anciennes stratégies de développement auto-centré.
Comme chacun sait, il n'existe pas de solution miracle, seulement des pistes de solutions. Afin de " développer son substrat économique " pour générer des emplois utiles, le Burkina devrait notamment explorer celle du secteur informel ou non structuré, sous l'angle d'un secteur de transition, aujourd'hui générateur d'emplois utiles et demain potentiellement moteur dans le développement du substrat économique de notre pays ".
San Finna (Ouagadougou)
OPINION
23 Mai 2004
Publié sur le web le 26 Mai 2004
By Mr Brice YOGO
Source: http://fr.allafrica.com/stories/200405261339.html
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